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DAVID, LA COLÈRE DE DIEU ET LE DIABLE

de Ferenc Fejtõ



Poursuivons notre pelerinage dans le récit biblique, jusqu'au livre de Samuel. L'instauration de la royauté en Israël a mis en place un nouvel écran entre Dieu et l'Homme. Le roi sera-t-il un serviteur ou un rival? On comprend que Yahvé ait écouté avec plaisir David, lorsque celui-ci, prenant sa lyre, jouait et chantait la gloire de Dieu et son unicité, reprenant, par exemple, le beau cantique d'Anne, la mère du prophète Samuel:

Nul n'est sacré comme Yahvé,
car nul n'est, sauf toi, nul roc comme notre Elohim.
(...)
Yahvé fait mourir et fait vivre,
Il descend au Shéol et en fait remonter
(...)

Oui, a Yahvé les piliers de la terre: sur eux il pose le monde
Il garde les pieds de ses adorateurs, les criminels font silence dans les ténèbres.
Non, ce n'est pas par la force que vainc l'homme.
Yahvé! Ceux qui combattent contre lui sont effarés;
Contre eux, des ciels il tonne.

Yahvé juge les confins de la terre. Il donne l'énergie à son roi;
Il exalte la corne de son oint.>> (I Samuel II, 2-10)

Mais les deux livres de Samuel donnent une image complexe de ce que veut Dieu. Ainsi ce dernier pousse-t-il Saül à un combat sans pitié contre l'ennemi mécréant, lui reprochant un manque de zele pour se livrer à son extermination. Lorsqu'il est satisfait, Yahvé a le <<souffle bon>>, mais lorsqu'il a le <<souffle mauvais>>, la terre tremble. Si bien que sa préférence pour David ne tient pas seulement à ce qu'il l'aimait en lui le poête et le musicien, mais au fait qu'il l'appréciait comme chef de guerre.


En parcourant ces textes, si riches d'anecdotes à caractère historique, mon oil s'est arrêté, au chapitre XXIV, du second livre de Samuel, sur un passage pour le moins énigmatique:

<<La colère de Yahvé s'enflamma de nouveau contre Israël, et il excita le roi David contre eux, en disant: Va dénombre Israël et Juda>>.

Je me suis souvenu qu'en d'autres occasions, déjà, Dieu avait fait procéder au recensement du peuple juif, ne serait-ce que pendant l'Exode: c'est ainsi que commence le livre des Nombres. Mais, c'est ici la première fois qu'il fait une telle demande depuis l'instauration de la royauté. David, après avoir reçu cet ordre, convoque sur l'heure Joab, le chef de son armée et lui commande de faire le nécessaire pour, précise-t-il, <<que je connaisse le chiffre de la population>>.

Joab parut surpris: <<Pourquoi mon seigneur roi désire-t-il cette chose?>> demanda-t-il.

Mais il ne manqua pas d'obéir: sans doute, n'imaginait-il pas David prenant une décision de cette importance sans avoir au préalable, consulté Dieu. En parcourant de long en large, le pays d'Israël et de Juda, le général en chef procéda au dénombrement, travail long et astreignant, qui dura, selon le livre de Samuel, neuf mois et vingt jours. De retour à Jérusalem, Joab fit son rapport: Israël comptait huit cent mille hommes aptes au service, Juda cinq cent mille. Des chiffres qui paraissent étonnants, au regard des effectifs, moins nombreux, de l'armée israélienne au début du troisième millénaire!

Mais le problème n'est pas là. Dans la suite du récit, on apprend que David fut tourmenté par le remord, en raison de l'ordre qu'il avait donné. Il dit son repentir à Yahvé: <<J'ai beaucoup péché en ce que j'ai fait. Maintenant, Seigneur, daigne pardonner la faute de ton serviteur, car je me suis comporté comme un véritable insensé.>> Péché, 0 faute, insensé... Pourquoi ces mots surgissent-il sur les lèvres de David? Qu'a donc fait le roi, sinon obéir à l'ordre de Dieu? Et pourquoi cette colère, qui n'est pas expliquée, contre Israël? Lors des précédents recensements rapportés par la Bible, aucun écho d'un tel esclandre. Certains exégetes suggèrent qu'un tel dénombrement du peuple contrariait ou mettait en doute la promesse de Yahvé à Abraham, et maintes fois confirmée depuis lors, selon laquelle sa postérité serait innombrable. Un recensement pouvait paraître de ce point de vue offensant et revetir un caractère d'impiété. Mais il n'en reste pas moins que Dieu avait ordonné à Moise, de faire le décompte de toute la <<communauté des enfants d'Israël>>, et cela n'avait pas fait difficulté. Or voilà que David affirme, la tête basse, avoir fauté.

Dieu ne répond pas lui-même, mais par l'intermédiaire d'un <<prophète de cour>>: Gad, le voyant, informe David du châtiment qui lui est réservé, pour pénitence. Étrange rétribution d'un péché commis: Yahvé propose à David de choisir entre trois possibilités: trois années de famine dans le pays, trois mois de fuite devant l'ennemi, ou enfin, trois jours de peste en Israël.

<<Je suis dans une grande angoisse, répond alors David. Tombons plutôt par la main de Yahvé, car grandes sont ses miséricordes, mais que je ne tombe pas par la main de l'homme.>> Aussitôt Dieu envoya-t-il la peste en Israël... Le fléau frappa la population, depuis Dan jusqu'à Bersabée: soixante-dix mille hommes. L'Ange du Seigneur était sur le point d'étendre son bras vengeur vers Jérusalem pour la détruire lorsque Dieu l'arrêta: <<Assez, à présent retire ta main!>>

Le Roi, en voyant la population ainsi frappée eut l'audace d'élever une protestation: <<C'est moi qui ai péché, c'est moi qui ai commis une faute! Mais ces brebis-là, qu'ont-elles fait de mal? De grâce, que ta main soît contre moi seulement et contre la maison de mon père.>>

Mais sa prière ne fut pas entendue...

J'avoue ne pas comprendre. Où est donc le péché de David, puisqu'il n'a fait qu'obéir à l'ordre de Yahvé?

Pour tenter de résoudre l'énigme, j'ai tourné des pages et des pages de la Bible, avant de croiser par hasard - mais en était-ce un? -, dans le Premier livre des Chroniques, au chapitre XXI, le mot Satan. Rencontre inattendue.

Je lis: <<Satan se dressa contre Israël et il incita David...>>

Suit, à quelques modifications pres, le même récit, que celui qu'on trouve dans le Second Livre de Samuel. Ainsi Joab exprime-t-il ses doutes sur le bien fondé de l'ordre de recensement donné par David. De toute façon, lui dit-il, tous les habitants se tiennent loyalement au service du Roi. À quoi bon les dénombrer? L'ordre de David ne manifeste-t-il pas un doute quant à la fidélité du peuple d'Israël?

<<Pourquoi cette suspicion?>> demande le commandant en chef des armées. Mais il ne refuse pas d'obeir à ce qui lui est commandé. Il procède au recensement, comme dans la première version de l'histoire. Les résultats different quelque peu: Joab a compté cette fois-ci onze cent mille hommes en Israël (et non plus huit cent mille) et quatre cent soixante dix mille en Juda (contre cinq cent mille). En revanche, Joab n'avait recensé ni les tribus de Levi, ni celle de Benjamin, trouvant, pour ce qui les concernait, <<abominable>> l'ordre de David. Quoi qu'il en soit, l'affaire avait totalement déplu à Dieu, qui frappa Israël de la peste, comme dans le premier récit.

On le pressent, la différence essentielle entre les deux versions de cette sombre histoire, ne tient pas dans les variantes de chiffres, mais dans la façon dont commencent l'un et l'autre texte. Et c'est elle qui permet de percer l'énigme. Dans le Second Livre de Samuel, l'idée du recensement est suggérée par Dieu, ou plutôt, si l'on observe la lettre du texte par <<la colère de Yahvé>>.

Dans le Premier Livre des Chroniques, survient le nom de Satan. Dans ce dernier cas, le courroux de Dieu se comprend: cédant à l'inspiration du Diable, David a péché.

Mais comment l'auteur des Livres de Samuel a-t-il pu confondre Satan et Dieu? Après avoir consulté plusieurs théologiens, chrétiens et juifs, il me semble que la solution est la suivante: il s'agit probablement d'une difficulté de traduction. <<La colère de Yahvé>>, par quoi commence le récit de Samuel, est en fait une des expressions par laquelle on désignait en hébreu, l'Adversaire de Dieu, le Satan. Un esprit plus malicieux que le mien pourrait bien suggérer, des lors, que le Satan n'est autre qu'un <<état d'âme>> de Dieu, comparable à la colère que nous avons vu surgir en Cain. Ce qui donne à penser que dans l'esprit de Yahvé, Bien et Mal coexistent.

Il est possible, par ailleurs, de formuler une autre hypothèse, quant à cette condamnation du recensement comme un acte démoniaque. Dans l'histoire européenne, la décision de recenser la population a été prise à l'époque de la formation des Etats monarchiques modernes. Elle préparait la généralisation des impôts et du service militaire obligatoire. Elle reflétait également la volonté des régnants d'abroger les immunités et privileges féodaux, marquant donc une tendance au nivellement social. Aussi rencontra-t-elle une forte opposition dans les Ordres, parmi la noblesse, l'aristocratie et le haut-clergé, dont les membres répugnaient à être dénombrés, ce qui les plaçait sur un pied d'égalité au côté des serfs et les bourgeois. Dans le pays des Habsbourg, par exemple, le décret de recensement, promulgué par le despote éclairé qu'était Joseph II, suscita une résistance violente qui prit ça et la, sous l'influence des événements de Paris, des aspects quasi-révolutionnaires. Certes, bien des siècles séparent le regne du roi David de celui des Habsbourg, mais Israël connaissait alors une monarchie absolue, théocratique, hiérarchisée, avec une aristocratie, un haut clergé, des chefs militaires, qui pouvaient considérer que recensement universel comme une mise en cause de leur situation traditionnelle, qu'ils pensaient tenir de la grâce de Dieu. Ainsi, le récit biblique pourrait-il refléter, sur le plan théologique, un conflit social suscité par la décision de David.

Quant à la personne du Diable, il me souvient d'une visite que j'avais faite en 1937 au merveilleux monastère de Melk, en Autriche. J'avais parlé de mon projet d'écrire un livre sur Joseph II - que son alter-ego prussien, Frédéric II, qualifiait d' <<imperator sacristain>>. Le prieur, un homme déjà âgé, m'a alors demandé en faisant allusion à la législation brutalement anticléricale de cet empereur iconoclaste: <<Mais pourquoi écrire un livre sur cet homme diabolique?>>

Or à la fin du XVIIIe siècle, les moines autrichiens, dont le prieur de Melk était le successeur, n'étaient pas les seuls à croire au Diable. On peut rappeler, à l'appui de mon hypothèse, que le royaume de David avait été proposé, par Bossuet, comme modèle aux monarchies chrétiennes de son époque, dans lesquelles toute orientation en faveur de l'égalité entre les hommes était regardée comme diabolique.

 

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